Les Jeunes Plumes

Parcours, réflexions et humeurs de futurs jeunes journalistes

Le Monde : les enseignants-chercheurs vont au clash

Publié par leoguirlet le 6 avril 2009

Nous rentrions à peine d’un voyage à Amsterdam en auto-stop (voyez, quelle manière rapide et subtile d’expliquer notre absence des derniers jours, quelle efficacité, je suis trop fort) quand je suis tombé sur cette info abracadabrante révélée par Bakchich : les enseignants-chercheurs boycottent officiellement Le Monde.
Non. Pas possible.

Et pourtant si, ils ont osé. Voyons ça d’un peu plus près. Pas de trop près quand même, puisque ne pas être présent au moment où tombe l’info rend plus difficile sa compréhension globale par la suite (et toc, un petit conseil à rajouter au guide du bon journaliste. Comme quoi écrire permet de faire des déductions auxquelles on n’aurait pas forcément pensé en se contentant de lire et de réfléchir). Question de contexte.

A l’origine, l’affaire semble partir d’un article du Monde paru le 13 février 2009 et intitulé La réforme de l’éducation face à la loi du “buzz”. J’avoue honteusement que je ne l’ai pas lu, car je ne lis pas Le Monde pour tout un tas de raisons que je développerai un autre jour – même si j’use et abuse avec enthousiasme de leur site internet – mais les abonnés pourront le relire.
Ledit article a donc, de toute évidence, déplu aux enseignants-chercheurs qui inondent d’insanités son journaliste d’auteur depuis qu’il a eu l’outrecuidance de le publier. Dans un billet sur son blog, Luc Cédelle, puisque c’est de lui qu’il s’agit, revient sur cet article et les réactions qu’il a provoqué avec beaucoup de bon sens. C’est un peu long, mais cela me paraît essentiel pour se faire une opinion qui puisse tenir la route – même si je n’ai encore pas lu l’article original, la honte m’accable de remords le restant de mes jours.

Mais c’est Bakchich, donc, qui livre l’info cruciale, samedi 4 avril : les enseignants-chercheurs, fatigués du traitement que leur réserve selon eux le pilier historique du paysage de la presse française, ont décidé de l’envoyer sur les roses.
Avec une sacrée classe, et une politesse certaine.

lemonde

Que faut-il comprendre de mon ironie ? Tout simplement que, même si je n’ai toujours pas lu l’article initial, la honte soit sur moi et ma famille sur quinze générations, je trouve cette attitude ridicule. Comme se tue à l’expliquer logiquement Luc Cédelle (nom de Zeus, qu’il est long ce billet), et comme le montre plus brièvement Aliocha, cela s’apparente à un caprice d’enfant gâté. Et curieusement, la métaphore n’est pas si absurde. Habitué depuis plusieurs années à mettre en déroute les réformes des gouvernements et ministres successifs, accoutumé à un traitement relativement favorable des médias, le monde de l’éducation ne comprend plus que l’on ne se soumette pas à ses ordres. Encore faudrait-il démontrer que cela n’est plus le cas, car si la couverture médiatique me semble plutôt faible et de qualité aléatoire, elle ne m’a pas non plus paru spécialement tomber dans le prosélytisme gouvernemental.

Etant moi-même dans le système universitaire, je refuse a priori (certes, sans enquête, mais avec une vision assez fournie car interne de la situation) de suggérer que les enseignants-chercheurs appellent à la grève du bout des lèvres pour soutenir certains collègues mais chuchotent en coulisse au sujet du bienfondé de la réforme. La majorité est contre, et ceux qui le sont le disent devant les élèves.
En revanche, il est vrai que la plupart reconnaissent la nécessité de réformer – mais pas de cette façon – et il est tout aussi vrai que cette décision absurde de boycotter Le Monde, si elle est tout à fait légale, n’en demeure pas moins dangereuse pour le débat démocratique.
Comme je l’ai lu ailleurs, c’est agir exactement comme le gouvernement : on fonce, et ceux qui ne sont pas d’accord n’auront qu’à s’écarter. Or, c’est tout sauf de la démocratie, et cela semble curieux voire dangereux venant de la part d’universitaires. Si même le symbole du Savoir ne sait plus débattre démocratiquement en France, c’est à dire sans rentrer dans le conflit ni abaisser la discussion au niveau de l’orgueil personnel, où va-t-on ?
Réponse : nul part.

-
Un brillant extrait, pour finir, du billet de Luc Cédelle pour les fainéants ou les occupés qui l’auraient zapé ou survolé :

“Nous, journalistes, laissons passer (nous n’en parlons pas volontiers dans nos articles) beaucoup d’énormités [aux universitaires et mouvements estudiantins] : pas forcément par complaisance, mais pour éviter qu’un mouvement soit caricaturé par les quelques excités qui s’y trouvent toujours. Nous préférons nous concentrer sur la parole maîtrisée des « responsables », qui offre aussi l’avantage d’une certaine commodité technique. Je ne suis d’ailleurs pas certain que cette motivation, noble, soit entièrement recevable. A-t-on fait ce genre de cadeau, par exemple, au FN ? Le fait-on pour rendre compte d’une manifestation de libéraux pour la « liberté du travail » ? Au contraire, on se délecte, dans ce cas, des perles recueillies auprès des manifestants de base.”

——
Complément, 11/04/09 : le point de vue d’enseignants-chercheurs sur ce site.

7 réponses à “Le Monde : les enseignants-chercheurs vont au clash”

  1. Pierrot a dit

    Pour répondre à votre argument qui consiste à comparer un appel au boycott lancé par quelques citoyens et un éventuel appel du même type initié par le gouvernement, je pense que ces faits ne peuvent pas être comparés.
    En effet, si un citoyen est libre d’exprimer ses opinions, le gouvernement, lui, doit gouverner dans les limites des attributions qui lui sont conférées par le peuple -qu’il représente dans son
    ensemble-, par la constitution et par le parlement.
    A vous écouter, les citoyens n’auraient qu’à se la fermer définitivement. A ce compte là, quid de l’affaire Dreyfus, quid de la résistance durant la seconde guerre mondiale, …
    En fait, ce qui vous déplaît fondamentalement dans ce type d’appel au boycott, c’est sa valeur plus ou moins référendaire et insubordonnée. L’appel au boycott n’est pas contraignant. Chacun est libre de le considérer comme il l’entend. Par ailleurs, il possède le grand mérite d’aider à ce que chacun s’interroge à l’aide de différents points de vue et analyses (celles d’ACRIMED par exemple, cf. liens ci-dessous) qui pour une fois ne relève pas du pseudo débat qui consiste à inviter des intervenants d’accord sur 99,9% des échanges et qui stérilisent souvent la pensée. Seriez-vous contre l’idée qui consiste à inviter chacun à penser par soi-même ?
    A force de tout comparer on finit par tout mélanger.
    Meilleures salutations
    Pierrot

    Décryptage du traitement du Journal Le Monde sur les mobilisations anti-réformes Pécresse : http://www.acrimed.org/article3118.html

    Télécharger l’affiche “Le Monde ment ! boycott !” au format pdf pour la diffuser : http://boutros.oxyhost.com/LeMonde.pdf

    LéoG : problème résolu, commentaire publié le 11/04 – 15h20

  2. Pierrot a dit

    On est censuré ici c’est certain ! puisque mon dernier commentaire n’a pas était édité.
    Ça en dit long sur les futurs journalistes !

  3. Pierrot a dit

    J’ai peut-être fait une fausse manœuvre la fois précédente puisque le commentaire précédent est apparu de suite. Donc si cela marche sans censure, je m’excuse des propos tenus dans le post précédent.

    et j’en profite pour réécrire celui que je pensais avoir laissé il y a deux jours.

    Décryptage du traitement du Journal Le Monde sur les mobilisations anti-réformes Pécresse : http://www.acrimed.org/article3118….

    Télécharger l’affiche “Le Monde ment ! boycott !” au format pdf pour la diffuser : http://boutros.oxyhost.com/LeMonde….

    Diffusez là, imprimez là, placardez là !

    D’avance merci !

  4. leoguirlet a dit

    Note : le lien de l’affiche est mort.

    Concernant, la censure, comme déjà précisé par courriel à Pierrot, il est bien sûr tout à fait EVIDENT qu’elle n’a pas lieu ici, et que les seules restrictions au niveau des commentaires sont les mêmes que partout ailleurs : insultes, propos racistes, haineux, appels à la violence, etc.

    Pour le reste, si nous sommes les premiers à appeler au “savoir débattre” et au “savoir raisonner”, ce n’est pas pour rien. Je confirme donc qu’il s’agit d’une fausse manipulation si un commentaire n’est pas publié (à moins qu’il n’y ait un problème informatique, auquel cas je vous recommande de nous contacter directement par courriel).

    Sur le fond, j’ai lu les articles relatifs au Monde sur le site d’acrimed, et je n’en change pas d’avis pour autant.

    Le Monde ne s’est certes pas farouchement affiché en faveur de la mobilisation. Oui, et alors ? Un journal peut encore choisir sa ligne éditoriale, à ce que je sache. Le Figaro débite ainsi des âneries à longueur de temps depuis des années sans qu’on ait eu l’idée d’un appel au boycott, chacun choisit ses sources dans la presse comme il l’entend.

    Il est regrettable que la couverture médiatique soit parfois limitée, je suis d’accord, et je n’aurais certainement pas sélectionné uniquement Le Monde pour faire un résumé du mouvement. A l’heure actuelle, il est nécessaire de croiser les sources et les points de vue pour se faire son propre avis – et je ne fais qu’enfoncer une porte ouverte.
    Mais boycotter ouvertement Le Monde, allons, soyons sérieux, cette attitude est anti-démocratique. On permet à un point de vue de s’exprimer car c’est son droit, point.
    Pour s’expliquer sur leur action, les enseignants-chercheurs ont d’autres journaux, bénéficient du support internet, et devraient commencer par cesser ce genre d’attitude pour conserver leur crédibilité et pour pouvoir espérer gagner des indécis à leur cause.

    Je suis en revanche un peu rassuré par cet article : http://www.acrimed.org/article3115.html
    A partir de ce point de départ, cette fois, on pourrait discuter.

  5. leoguirlet a dit

    J’ai le fin mot de l’histoire : probablement à cause de l’adresse e-mail de Pierrot, ou de l’adresse ip, ou de je ne sais quelle opération diabolique, son commentaire a été relégué dans les spams.
    Je viens de l’autoriser tel quel, il s’agit du premier de la liste ; je n’y ai évidemment pas touché.

    Pour y répondre rapidement : le boycott n’est effectivement pas contraignant, et je suis d’accord pour dire qu’un boycott gouvernemental n’a pas le même impact qu’une opération lancée par quelques citoyens.
    Cependant, je persiste à trouver cette initiative immature, et cette position dangereuse. Généralisée, elle mènerait à terme à la fermeture du dialogue entre opposants, ce qui est l’inverse du but recherché. Par ailleurs, même si elle ne contraint personne au boycott, elle engage la crédibilité de tous les enseignants-chercheurs (le raccourci médiatique est vite fait, et je me suis moi-même fait avoir en écrivant ce billet) qui bénéficient tout de même d’une cote de confiance théorique non négligeable.

    Décidément, cela ne me plaît pas.

  6. ml a dit

    Cette proposition de boycott du Monde m’a semblée aussi aberrante qu’à vous.
    Surtout qu’une des propositions apelle à ne pas inclure de citations du Monde dans des bibliographies d’articles scientifiques ou de livres : c’est une merveilleuse illustration de la rigueur et de l’objectivité scientifique de ces enseignants chercheurs.
    Incapables d’expliquer clairement et de manière convaincante leur hostilité à la réforme, réduits à proférer des mots d’ordre radicaux et imbéciles, ils préfèrent se plaindre du messager plutôt que remettre en question leur propre stratégie

  7. uju a dit

    le journalimse a de beaux jours devant lui :

    un
    “si nous sommes les premiers à appeler au “savoir débattre” et au “savoir raisonner”” (t’as déjà le slogan, coco)

    Je devrais me mettre à la politique, tu crois ?

    qui vient après un

    “J’avoue honteusement que je ne l’ai pas lu, car je ne lis pas Le Monde” (bah oui j’avais piscine)

    c’est glandiose !!!

    J’avais piscine, oui. Ou alors un stage dans une rédaction, une Licence en parallèle, une vie sociale, et je rentrais tout juste de voyage. Quand on n’est pas payé pour suivre l’actualité, on ne peut pas tout faire, et ça n’enlève rien au droit de s’exprimer.

    je voudrai relever aussi le très journalistique “l’affaire [sensation] semble [j'veux pas d'embrouilles] partir d’un article du Monde paru le 13 février 2009″

    ce que j’ai retenu de votre billet : “je sais pas de quoi on parle, j’ai pas envie de comprendre mais comme je suis apprenti-journaliste, je défends la corporation par principe, c’est quand même naturel, non ?”

    Ce que j’ai retenu de votre/ton commentaire si pertinent (on se tutoie ou on se vouvoie ? faudrait savoir) : … attends… ça va me revenir… Ah ! oui : “je lis un billet en diagonale, j’en sabre la moitié pour le résumer sans trop regarder le blog sur lequel il est publié, et j’attaque comme un bovin au lieu de prendre un ton constructif.”
    Pas trop haineux dans la vie, ça se passe bien ?

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