Vie et crise d’une rédaction
Publié par leoguirlet le 30 avril 2009
Il parait qu’il faut toujours se faire désirer un peu, jamais trop. C’est possible, mais si je n’ai rien écrit hier, c’est uniquement par manque de temps – je l’avais senti venir. Voici donc le billet promis, vague et édulcoré puisque je ne peux évidemment citer aucun nom.
Chaque rédaction pratique ce qu’on appelle “la conf”. Ce n’est ni nouveau ni spécifique au métier, puisque la réunionite est partagée par tout organisme qui ressemble de près ou de loin à une administration ou un groupe organisé ; quoi de plus normal que de se réunir dans des “conférences” régulières pour faire le point ?
Je suppose que les habitudes, les manies et les lubies y règnent comme partout ailleurs, et que ce qu’on y fait ou ce qu’on y décide varie selon le journal.
Mais celle à laquelle j’ai assisté mardi dernier était marquante.
D’abord, elle a montré avec une acuité frappante le gouffre qui sépare les journalistes des patrons de presse et de la com’. A cent lieux de la compétence et de l’esprit journalistique, la com’, les commerciaux et les chargés de la pub ou de la vente sont là d’abord pour vendre ; les directeurs sont des marketeux issus entre autres du monde de l’économie, embauchés par les patrons dans un effort brouillon pour éponger les déficits de nos canards et leur redonner l’impulsion salvatrice et miraculeuse que tout le monde espère mais que plus personne n’attend vraiment.
Entre les deux partis pourtant dans le même camp et embarqués dans la même galère, la rupture est consommée : les chiffres du journal sont lâchés au compte-goutte, l’embrouille et les guerres de clans ne sont pas loin, si bien qu’il faut à l’employé journaliste des jours d’intrigues ou des heures d’un âpre combat en réunion pour savoir à peu près combien d’exemplaires son journal a vendu, à moins qu’il n’ait couché avec la responsable des ventes (je plaisante).
Bonjour l’ambiance.
La dichotomie entre directeurs et rédacteurs à ce niveau ne serait pas si grave si seulement les deux partis (je dis deux pour simplifier) tiraient dans le même sens. Mais ce n’est pas le cas. A des journalistes frustrés de ne pouvoir prendre le temps de faire des enquêtes, des reportages, des sujets intéressants sous des angles pertinents, sont opposés des gens terre-à-terre qui ne connaissent que les chiffres.
Pour résumer : la presse people fait du léger, du distrayant, du positif, du sexe, et ils vendent. Faisons comme eux. Le Nouvel Obs a fait une Une sur le sexe, et leurs chiffres ont ponctuellement fait exploser les records de ventes de ces derniers mois : voilà l’inspiration !
Si vous pensez que je plaisante, ou que je caricature, détrompez-vous. C’est à peu de choses près ce qu’on entend textuellement en réunion de crise. Aux journalistes atterrés qui osent mettre en jeu leur CDI (ou leur CDD) pour proposer d’éloigner la ligne éditoriale du pouvoir ou d’approfondir les papiers, on répond rapidement que leurs suggestions sont les bienvenues… avant de botter en touche et de changer de sujet sans en tenir aucun compte.
Critiquer la presse, oui, mais attention à bien identifier le problème. Les journalistes manquent peut être parfois de culture, de connaissance ou d’à-propos, mais ils sont généralement tout sauf idiots ; pour la plupart, écrire des articles intéressants et enquêter de façon approfondie, ils ne demandent que ça.
Mais le marketing tout puissant ne l’entend pas de cette oreille, persuadé qu’un succès people ponctuel vaut mieux qu’une ligne intelligente à long terme, et persiste à vouloir à tout prix positiver bêtement quand tout le monde sait que l’heure est grave. Mais à tirer à hue et à dia, on n’avance pas beaucoup.
Bref, entre une ambiance détestable, des chiffres planqués ou volontairement floutés malgré les affirmations de transparance, et des réunions beaucoup trop longues et conflictuelles dont tout le monde sort frustré avec le sentiment de sombrer toujours un peu plus dans la légereté et le superficiel, j’avais l’impression mardi d’avoir assisté à la fin d’une ère, voire carrément à la mort du journalisme à moyen terme.
Il ressortira ou survivra ailleurs, ce n’est pas ce qui m’occupe ici ; mais avouez que c’est un peu dommage. L’un des buts de ce billet est malgré tout de faire comprendre que les journalistes eux-même ne sont pas forcément en cause, ou pas de la façon qu’on l’imagine.
La presse étant sous le feu de ses propres projecteurs, tout un chacun s’arroge le droit de juger les journalistes, en les amalgamants directement avec les journaux.
“Les Hommes préfèrent juger plutôt que de comprendre.” Stephan Zweig